|
La
notion d'ésotérisme chez Frithjof Schuon. "Il
est deux principes qui peuvent se réaliser sporadiquement
au sein de l'ésotérisme et à divers degrés,
mais toujours d'une manière partielle et retenue: le premier
est qu'il n'y a au fond qu'une seule religion à diverses
formes, parce que l'humanité est une et que l'esprit est
un; le second principe est que l'homme porte tout en lui-même,
du moins potentiellement, en vertu de l'immanence de la Vérité
une." Approches du phénomène religieux, Paris,
1984, P.34.
La
définition et la portée de la notion d'ésotérisme
demeurent au centre d'un débat dans le courant traditionnel,
comme il ressort de diverses réactions à la notion
de religio perennis[1]
telle qu'elle a été formulée par Frithjof
Schuon. Dans le cadre de cet article, notre intention sera de
souligner un certain nombre de points fondamentaux qui ont pu
être obscurcis par des suraccentuations simplificatrices
ou de pieuses exagérations suscitées par tel ou
tel contexte ou telle ou telle opportunité. Notre intention
se limitera ainsi à fournir, de manière aussi simple
et succincte que possible, une manière de résumé
des principales idées exprimées par Frithjof Schuon
sur le sujet, tant dans ses livres que dans certains de ses textes
non publiés. Il va sans dire que ces quelques paragraphes
ne sauraient être exhaustifs et qu'ils ne sauraient avoir
comme objectif principal que de renvoyer le lecteur à un
examen attentif des textes de Frithjof Schuon eux-mêmes.
En outre, il va de soi qu'en de si subtiles matières on
peut souhaiter mettre l'accent sur tel ou tel aspect de l'œuvre,
et ce aux dépens d'autres aspects et pour diverses raisons
d'opportunité. Quoi qu'il en soit, un exposé doctrinal
est en partie systématique et en partie indéterminé,[2]
ce dernier aspect permettant une pluralité de perspectives
sur la signification de la doctrine exposée. Comme cela
apparaît clairement à la lecture de certains de ses
textes non publiés, Schuon était parfaitement conscient
de l'éventail des compréhensions et interprétations
légitimes dont son oeuvre était susceptible, en
même temps qu'il demeurait tout à fait disposé
à admettre le bien-fondé de cette pluralité
de points de vue. Ceci dit, il n'était pas moins explicite
quant à la nature et à l'envergure de ce qu'il considérait
lui-même comme constituant l'intégralité de
sa perspective.
Un
premier aspect important de la question réside en ce que
l'ésotérisme peut être défini soit
sous son aspect doctrinal, soit sous son aspect méthodique,
le premier concernant la Vérité perçue par
l'intelligence, le second la Voie vécue par l'âme
et la volonté. Dans son expression doctrinale la plus directe,
l'ésotérisme est un discernement fondamental entre
la Réalité absolue et infinie et les réalités
relatives. La Réalité absolue est désignée
par Schuon comme le Sur-Etre [3]"situé"
au delà de toute détermination et de tout relation,
n'ayant ainsi à proprement parler aucun rapport direct
avec la Création comme telle. Considérée
dans sa dimension d'infinitude --car l'Absolu est par définition
métaphysiquement illimité, toute limite le relativisant
en quelque sorte-- elle est le Principe de détermination
et de manifestation de toutes réalités, la Toute-Possibilité,
qui rend possible et même "nécessaire" la Création.
Il n'y a qu'une Réalité, ce que signifie que la
Réalité Seule est, et que toute réalité
n'"est" qu'en vertu de sa "participation" à la Réalité:
ce sont là les deux faces exclusive et inclusive de la
Vérité. Tel est l'ésotérisme ramené
à sa doctrine essentielle, qui n'est autre que la doctrine
universelle de l'Unité --at-tawhîdu wâhidun--et
que toute sagesse et toute religion exprime de façon plus
ou moins directe dans le cadre du langage formel qui lui est propre.[4]
La notion de Sur-Etre est étroitement liée, dans
la perspective ésotérique, à celle de Mâyâ.
Cette dernière peut être définie comme
la Relativité universelle, ce qui signifie qu'elle embrasse
toute l'étendue de la réalité depuis le Créateur
à son sommet --pour autant qu'Il est par définition
"relatif" à Sa Création et donc seulement "relativement
absolu"-- jusqu'aux manifestations physiques les plus accidentelles.
En outre, ces deux concepts, méconnus ou rejetés
par l'exotérisme, présupposent la réalité
à la fois ontologique et épistémologique
de l'Intellect, car seul l'Intellect transpersonnel transcende
la relation entre Dieu et l'homme dans la mesure où il
s'identifie essentiellement avec le Divin Sujet lui-même,
Atman. Opérativement
ou méthodiquement, l'ésotérisme est défini
par Frithjof Schuon comme concentration la plus intégrale
sur la Réalité Une: "L'unicité de l'Objet
entraîne la totalité du sujet." Les modes de cette
concentration, qui est en même temps intériorisation
et assimilation, varient dans leurs composantes sacramentelles
et "techniques", mais elles reviennent toutes à réveiller
et approfondir la conscience ou le "souvenir" (par la méditation,
la contemplation, l'invocation, l'oraison) de la Réalité. Du
fait de son essentialité, l'ésotérisme est-il
indépendant de la religion à l'intérieur
de laquelle il se manifeste? A cette question, la réponse
d'un lecteur conséquent de Frithjof Schuon ne peut être
qu'un non initial sur lequel doit pourtant prévaloir en
définitive un oui sans appel. [5] Certes,
dans la perspective ésotérique et gnostique définie
par Frithjof Schuon, Révélation, Religion et Tradition
constituent des cadres fondamentaux et nécessaires de la
Voie spirituelle, et ce en deux sens au moins: premièrement,
en tant que réalités "surnaturelles objectives"
et, comme telles, permettant l'éveil ou l'actualisation
de la réalité "surnaturelle subjective" qu'est l'Intellect;
deuxièmement, en tant que symboles sacrés et rites
qui opèrent à la fois comme garanties spirituelles,
protections et moyens de salut et de délivrance issus de
Dieu. En ce qui concerne le premier de ces aspects, la nécessité
de l'upaya (le "mirage salvateur" de la religion), ou du
système formel de la Tradition, demeure toutefois "accidentelle"
et non "essentielle", ce qui signifie que l'Intellect en état
d'éveil, tout comme le sanatana dharma ou la religio
perennis en tant que langage de l'Intellect, est indépendant
des éventuelles "objections extrinsèques" du cadre
exotérique de la tradition.[6]Cela
signifie également, sous le second rapport, que la compréhension
ésotérique des symboles sacrés et la pratique
ésotérique des rites peuvent entraîner la
réduction de ces supports nécessaires à leurs
formes essentielles --qui sont, comme telles, les véhicules
les plus directs de la religio perennis -- et en particulier
à leur noyau sacramentel, ou à leur quintessence,
la définition de cette dernière pouvant dépendre
des circonstances ou du contexte. En d'autres termes, si la Loi
est sacrée et ne peut être traitée à
la légère sous prétexte d'ésotérisme,
il n'en demeure pas moins que la perspective quintessentiellement
ésotérique conduit à une compréhension
du cadre exotérique et à une pratique de ses formes
qui peuvent --ou même doivent-- réduire sa complexité
formelle à un certain degré de simplicité
essentielle et intérieure. Ce principe conduit un ésotériste
traditionaliste comme Titus Burckhardt à écrire
qu'un vrai maître "réduira en fait certainement la
forme traditionnelle à ses éléments essentiels".[7]
Ce faisant, l'ésotérisme ne prend pas comme point
de départ la littéralité de la Loi formelle
pour y adapter et y mouler tant bien que mal sa perspective,[8]
il se déploie plutôt à partir d'une contemplation
de la nature des choses et de la finalité de la Loi afin
de vivre cette dernière comme un cadre protecteur et un
support de contemplation. De
par sa nature même, profonde et parfois subtile, l'ésotérisme
peut donner lieu à des mésinterprétations
et à des abus. Frithjof Schuon n'a jamais manqué
de faire allusion à la précarité de ses manifestations.[9]Cette
précarité est principalement fonction de la subtilité
de la perspective ésotérique concernant les relations
entre forme et essence: la forme "est" et "n'est pas" l'essence.
La forme prolonge l'essence mais elle peut aussi la voiler. L'essence
transcende la forme mais elle se "manifeste" également
à travers la forme. En tout état de cause, la possibilité
d'abus ou d'incompréhensions ne saurait de toute évidence
remettre en question la légitimité et la nécessité
de l'ésotérisme, pas plus que les abus du formalisme
littéraliste et du fanatisme n'invalident la religion en
tant que voie sacrée. Les réactions subjectives
ou d'opportunité à tel ou tel abus réel ou
imaginaire ne peuvent rien contre la réalité objective
de la gnose ni contre son indépendance intrinsèque
par rapport à la religion formelle. Prétendre que
l'ésotérisme quintessentiel constitue une perspective
dangereuse, sous prétexte qu'il négligerait de prendre
en compte les limites du contexte humain de sa manifestation,
constitue soit un truisme, en l'absence de qualifications préalables
à sa compréhension et à sa pratique, soit
une négation de la possibilité même de la
manifestation de l'Esprit puisque, de toutes façons, "la
Lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres
ne L'ont point comprise."[10] En
ce qui concerne la relation entre ésotérisme et
exotérisme, Frithjof Schuon a maintes fois affirmé
que cette dernière peut être envisagée de
deux points-de-vue: celui de la continuité, selon lequel
l'ésotérisme apparaît comme la dimension intérieure
de la tradition, et celui de la discontinuité, selon lequel
l'ésotérisme transcende l'exotérisme et peut
même éventuellement se situer dans un rapport d'opposition
par rapport au second. "Si tu veux le noyau, tu dois briser l'écorce",
selon une formule de Maître Eckhart souvent citée
par Schuon.[11]L'exotérisme
en tant que support formel est le cadre de manifestation quasi-obligé
de l'ésotérisme, lequel se greffe sur lui comme
le gui sur le chêne, ou bien tombe du ciel comme la pluie,
ou bien encore souffle où il veut comme le vent,[12]
mais la perspective exotérique, en tant qu'elle est solidaire
d'un mode de piété volontariste et individualiste
et d'une identification émotive --ou pire politique-- avec
telle tradition, ne peut être véritablement et intégralement
compatible avec l'ésotérisme plénier [13]
au sens où Frithjof Schuon, --dans la continuité
de René Guénon, l'a défini. Frithjof
Schuon s'est plusieurs fois référé à
la seule et unique Religion "sous-jacente", la Religio Perennis.
Il ne s'agit pas d'en déduire, de toute évidence,
que la religio perennis constituerait une "nouvelle" religion
dotée de nouveaux rites et de nouveaux moyens de salut
car la religio perennis, étant essentielle et primordiale
par définition, n'a certainement rien de "nouveau". Elle
ne peut par ailleurs "s'extérioriser" en tant que religion
particulière, c'est-à-dire en tant que système
formel exclusif, sans contredire sa propre nature. Elle peut cependant
intégrer des formes reçues par inspiration verticale,
ou empruntées à tel contexte traditionnel étranger,
mais qui n'ont aucune relation formelle directe avec le cadre
traditionnel dont elle a pu faire sa demeure, de la même
manière que l'histoire du mysticisme nous présente
de multiples exemples de formes inspirées par le Ciel ou
empruntées à une ambiance culturelle donnée
pour devenir des véhicules cérémoniels ou
rituels porteurs de bénédiction spirituelle; y a-t-il
par exemple rien de plus différent, formellement parlant,
de l'exotérisme islamique que la danse des derviches Mevlevi?
Quoi qu'il en soit, la profondeur et l'essentialité de
l'ésotérisme peut donner lieu à des manifestations
spirituelles et formelles d'un caractère exceptionnel qui
sont la marque de sa nature transcendante et qu'on se doit donc
d'accueillir avec respect et gratitude. Cette sorte d'istithnâ
spirituelle (une "exception" à la "syntaxe traditionnelle"
pourrait-on dire) apporte avec elle le "choc" d'un don qui est
pour ainsi dire directement offert par le Ciel et qui défie
donc les préjugés trop humains et les conventions
confortables. De tels dons sont aussi sans aucun doute en rapport
avec le fait que la nature de la maîtrise ésotérique
plénière s'apparente à la prophétie,
mais sur un mode de toute évidence non-légiférant. [14] On
a pu opposer à la notion d'ésotérisme quintessentiel
le fait que les limites de la créature humaine rendent
impossible une perception directe de l'essence et ne peuvent donner
lieu qu'à une perception obscure de celle-ci par "présence
sémantique." [15]Cet
argument d'ordre philosophique vise à établir que
l'ésotérisme pur ne serait jamais que l'horizon
sémantique d'une intuition toujours tributaire des formes
révélées, et particulièrement de la
tradition qui est la nôtre. Sur
ce point, il convient tout d'abord de distinguer l'Intellect universel
et les limites de l'individualité humaine, car l'on ne
"connaît" Dieu que par Dieu, ce qui revient à dire
que c'est Dieu seul qui, à un degré ou à
un autre, se connaît à travers l'homme et la Création.
Cela ne signifie pas que l'ésotérisme "pur" ne soit
en définitive identifiable qu'à Dieu Lui-même;
l'ésotérisme n'est ni un "sujet" ni un "objet" mais
une perspective [16]rendant
compte de l'adéquation entre ces deux termes; c'est la
perspective de l'Intellect et de la nature des choses. Sans cette
perspective, la religion devient elle-même inintelligible,
en ce sens qu'il n'y aurait point compréhension de "ce
dont nous parle" telle religion sans "intuition décisive"[17]
de la Religion comme telle. Le mot à mot religieux serait
en lui-même inefficace en l'absence du "ressouvenir" qui
relève, le plus souvent obscurément et partiellement,
de l'Intellect. En conséquence, la perspective ésotérique
n'est pas réductible à une compréhension
conceptuelle puisqu'elle est essentiellement une conformité
intellective et "existentielle" à la Réalité,[18]
ou une assimilation spirituelle et morale de la nature des choses.
Comme l'a souvent rappelé Frithjof Schuon, connaître
c'est être. L'ésotérisme vécu est,
en son sommet, la sagesse en laquelle être et connaître
coïncident. C'est la raison pour laquelle, sur le plan de
son exposition doctrinale, l'ésotérisme pur ou "absolu"
ne saurait être limité par les expressions conceptuelles
qui rendent compte de sa réalité. Dans
son essence, l'ésotérisme a souvent été
défini par Frithjof Schuon comme tendant à une parfaite
objectivité;[19]cette
objectivité qu'il a aussi définie comme une conformité
à la nature des choses. Tout en restant parfaitement attentif
à la richesse spirituelle de la tradition, de la morale
en tant que beauté de l'âme --plutot que moralisme
a tendances volontaristes-- et des règles de conduite sociales
--sans concession pourtant aux étroitesses conventionnelles--
pour autant qu'elles constituent des véhicules ou des approximations
formelles du Vrai, du Beau et du Bien, l'ésotérisme
comprend et traite les phénomènes en considérant
au premier chef leur signification intrinsèque ou leur
archétype. L'ésotérisme peut ainsi se laisser
définir en définitive comme la science des intentions
fondamentales du Réel. [1]Hâtons-nous
de préciser que nous ne partageons pas l'opinion selon
laquelle l'héritage direct de Schuon serait à
présent divisé entre deux "camps", l'un désigné
comme "traditionaliste" et l'autre comme "primordialiste."
De telles alarmantes simplifications sont sans doute motivées
par de respectables intentions de clarté intellectuelle
et par un louable zèle pour la Maison du Seigneur,
mais la réalité nous semble beaucoup plus nuancée
et moins schizomorphe qu'il ne peut sembler à certains.
Nous préférerions de beaucoup parler de deux
"pôles" ou de deux "accentuations" qui ne sont d'ailleurs
pas mutuellement exclusives en soi. Nous n'avons pas connaissance
de "primordialistes" désireux de faire l'économie
du cadre traditionnel en ce qu'il a d'essentiel, et nous ne
sommes pas conscients de l'existence de "traditionalistes"
tentés par l'idée de rejeter l'idée d'un
cœur ésotérique et universel commun à
toutes les religions.
[2]"Toute
doctrine traditionnelle a un aspect de système et un
aspect d'indétermination; ce dernier se manifeste par
la variété des perspectives orthodoxes, donc aussi
par la pluralité de systèmes, celle-ci pouvant
du reste apparaître chez un même auteur, dans l'ésotérisme
surtout." Les stations de la sagesse, Paris, 1992,
p.37.
[3]Schuon
ne reprend pas sur ce point la terminologie guénonienne
qui envisageait le Principe suprême comme "Non-Etre".
Ce terme lui paraît inapproprié dans la mesure
où il place l'accent sur la "négativité"
de l'Absolu, alors que cette dernière n'a de sens que
par rapport aux limitations de la relativité, et non
en soi. On a parfois reproché à Schuon de privilégier
une expression métaphysique de type cataphatique, au
point d'exclure pratiquement --selon ces mêmes critiques--
l'expression apophatique. On va jusqu'à voir dans cette
pente cataphatique de sa pensée une sorte d'impérialisme
conceptuel. Il est vrai que la doctrine métaphysique
exprimée par Schuon privilégie la voie affirmative
en vertu d'une accentuation du principe d'adéquation
de l'Intellect et de la Parole avec la Réalité.
Or, onne doit point s'en étonner , dans la mesure où
une telle perspective est au fond normative par rapport aux
possibilités "surnaturellement naturelles" des facultés
humaines. D'autre part, Schuon s'est toujours considéré
comme l'Européen qu'il était --et ce en dépit
des déviations de l'Europe post-médiévale--
et son expression n'est donc principalement ni symbolique ni
apophatique comme celle des Asiatiques: elle privilégie
le concept en tant qu'expression des vérités immanentes
au Logos.Il est également indéniable que cette
accentuation correspond à un très vif besoin dans
le monde contemporain dans lequel l'affirmation doctrinale et
l'expérience spirituelle tendent à être
dangereusement dissociées, soit par excès intellectualiste
soit par empirisme spirituel sans filets. Il importait de mettre
l'accent sur le rôle positif des concepts et du langage,
et ce afin de parer à toute dérive "informelle",
pseudo-mystique ou sentimentale de l'ésotérisme.
Il convient cependant d'ajouter que les écrits de Schuon
font toujours référence aux limites de l'expression
cataphatique et à la distance qui sépare tout
système conceptuel de la Réalité. La doctrine
n'est jamais pour lui qu'un ensemble de points de repère
en vue de la réalisation qui transcende toute limitation
conceptuelle.
[4]"(…)
L'ésotérisme en soi est la métaphysique
tout court, à laquelle se joint nécessairement
une méthode de réalisation appropriée;
l'ésotérisme de telle religion --de tel exotérisme
précisément-- s'adapte au contraire à cette
religion et entre par là dans des méandres théologiques,
psychologiques et légalistes étrangers à
sa nature, tout en conservant en son centre secret son caractère
authentique et plénier, sans quoi il ne serait pas ce
qu'il est." Résumé de métaphysique intégrale,
Paris, 1985,pp.73-4.
[6]"Le
'surnaturel subjectif' a besoin --'accidentellement' et non
'essentiellement'-- du surnaturel 'objectif', mais dès
qu'il est ainsi 'réveillé à lui-même'
par ce qui lui correspond en dehors de nous, aucune objection
extrinsèque ne peut plus le concerner." Sentiers de
gnose, Gaillac, 1996, p.35.
[7]"A
master whose spiritual outlook is limited by a particular formal
or traditional framework is not a complete master (although
a true master may in practice be unfamiliar with traditions
other than his own); and a master who rejects all forms is a
false master (although a true master may reduce traditional
form to its essential elements, and he surely will.)" Titus
Burckhardt, "A Letter on Spiritual Method", Mirror of the
Intellect, Albany, 1990, p.252.
[8]"Nous
pourrions dire, en simplifiant les choses, que l'exotérisme
met la forme --le credo-- au-dessus de l'essence --la
Vérité universelle-- et n'accepte celle-ci qu'en
fonction de celle-là; la forme, par son origine divine,
est ici le critère de l'essence. Bien au contraire, l'ésotérisme
met l'essence au-dessus de la forme et n'accepte celle-ci qu'en
fonction de celle-là; pour lui, et selon la hiérarchie
réelle des valeurs, l'essence est le critère de
la forme; la Vérité une et universelle contrôle
les diverses formes religieuses de la Vérité."
L'ésotérisme comme principe et comme voie,
Paris, 1978, p.36.
[9]"Le
paradoxe de l'ésotérisme, c'est que d'une part
'personne n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau',
et que d'autre part 'ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré';
entre les deux images se situe 'la lumière qui brille
dans les ténèbres, mais que les ténèbres
n'ont pas comprise.' Il y a là des fluctuations que nul
ne peut empêcher et qui sont la rançon de la contingence."
L'ésotérisme comme principe et comme voie,
Paris, 1978, p.19.
[10]Lorsqu'on
parle d'ésotérisme, les multiples précautions
qui pourraient être suscitées par toutes les possibilités
d'incompréhension et de distorsion devraient aussi bien
nous contraindre au silence. On oublie trop facilement que l'ésotérisme
ne s'adresse pas à tous. Il n'a aucun raison intrinsèque
d'adapter sa perspective et son langage au plus plus commun
dénominateur exotérique; ceci dit sans aucun prétention
élitiste car la sainteté n'est le privilège
d'aucune perspective ni d'aucun groupe humain.
[12]"L'ésotérisme,
en effet, n'est point une doctrine imprévisible qu'on
ne peut découvrir, éventuellement, qu'après
de minutieuses recherches; ce qui est mystérieux en lui,
c'est sa dimension de profondeur, ses développements
particuliers et ses conséquences pratiques, non ses points
de départ, lesquels coïncident avec les symboles
fondamentaux de la religion envisagée; en outre, sa continuité
n'est pas exclusivement 'horizontale' comme celle de l'exotérisme',
elle est également 'verticale'(…) L'ésotérisme
comme principe et comme voie, Paris, 1978, p.146.
[13]Dans
ce contexte, il peut être utile de rappeler que la première
étape du discernement implique une conscience de la distance
spirituelle séparant le maître du disciple. Le
discernement du disciple se manifeste a priori dans son
abandon au maître en tout ce qui touche à la vie
spirituelle car, selon Ghazali: "The disciple must cling to
his shaikh as a blind man on the edge of a river clings to his
leader, confiding himself to him entirely, opposing him in no
matter whatsoever, and binding himself to follow him absolutely.
Let him know that the advantage he gains from the error of his
shaikh, if he should err, is greater than the advantage he gains
from his own rightness, if he should be right." (cité
in H.A.R. Gibb, Mohammedanism, New York, 1955, p.117.)En
outre, il convient de garder présent à l'esprit
qu'il est difficile, sinon impossible, au disciple de déterminer
la signification intérieure du comportement extérieur
de son maître, étant donné que "la trace
éthique d'un degré spirituel est d'autant plus
subtile que ce degré est plus élevé et
que l'incommensurabilité de la Réalité
contemplée avec le réceptacle humain devient plus
profonde." Titus Burckhardt, Introduction aux doctrines ésotériques
de l'Islam, Paris, 1969, p.120.
[18]"Pour
en revenir à ce que nous disions de la compréhension
des idées, nous pourrions comparer une notion théorique
à la vision d'un objet: de même que cette vision
ne révèle pas tous les aspects possibles, c'est-à-dire
en somme la nature intégrale de l'objet dont la parfaite
connaissance ne serait autre que l'identité avec lui,
de même une notion théorique ne répond pas
elle-même à la vérité intégrale
dont elle ne suggère forcément qu'un aspect, essentiel
ou non; (…) quant à la conception spéculative,
donc intellectuellement illimitée, elle serait ici comparable
à l'ensemble indéfini des différentes visions
de l'objet envisagé, visions qui présupposeraient
la faculté de déplacement ou de changement de
point de vue du sujet, donc un certain mode d'identité
avec les dimensions de l'espace qui, elles, révèlent
précisément la nature intégrale de l'objet,
du moins sous le rapport de la forme qui seule est en cause
dans notre exemple." De l'unité transcendante des
religions, pp.18-19.
|